L’amour n’est pas nécessaire aux chagrins d’amour

Il y a un an j’ai raccompagné un garçon à l’aéroport. Arrivés à proximité de la porte d’embarquement, nous avons ôté nos masques pour échanger un dernier baiser. L’amour au temps du coronavirus, avais-je alors pensé, serait un titre adéquat pour raconter cette histoire. Nous nous sommes enlacés brièvement avant de nous séparer. Ce n’était ni un adieu, ni un au revoir, c’était bien pire que ça : un on verra

La brutale raréfaction de nos échanges, sitôt qu’il eut retrouvé le plancher des vaches, rendit évident le fait que c’était finalement tout vu, pour lui. Une heure de vol lui avait suffi à statuer sur l’avenir de notre relation. On ne se reverrait pas. Les bienfaits de l’altitude je suppose. 

C’était ma deuxième peine de coeur de l’été, la quatrième de l’année. J’étais rompue à l’exercice, je savais qu’après quelques jours de mélancolie je reviendrai à la vie. Mes chagrins d’amour n’excèdent jamais soixante-douze heures, qu’ils soient l’épilogue d’une idylle nocturne ou d’une histoire au long court. Soixante-douze heures, convalescence maximale ; la durée de cicatrisation des bleus à l’âme. Soixante-douze heures pour oublier, le temps de digérer l’information, de me faire à l’idée que nous ne nous reverrons jamais nus, et probablement jamais plus.

Je suis résiliente ; une bénédiction, pour qui raffole des idylles impossibles. Cette capacité qui est la mienne, de me remettre de tout en quelques jours à peine, me permet dès que l’occasion se présente de m’engager la fleur au fusil dans des aventures sentimentales que je sais foutues d’avance, en ayant la certitude que je serai capable d’en affronter les conséquences. Ainsi je me précipite d’échec en échec, avec un enthousiasme inébranlable.

Trois jours durant j’ai pleuré Seximon. Un matin la tristesse était partie, j’ai attendu le suivant. Je savais qu’il se présenterait sous peu un nouveau soupirant, j’avais l’habitude. Il me rencontrerait, me séduirait, et me briserait le coeur. Entre son apparition et sa disparition, j’essaierai de glaner quelques instants de bonheur. Il s’agissait de l’ordre naturel des choses. Pourtant cette fois il n’en fut rien. L’année qui suivit fut la plus solitaire de ma vie. Fut-ce le fait de l’interminable alternat de semi-confinements et de pseudo-déconfinements, d’un hasard malheureux où d’un manque de volonté de ma part, je n’en sais rien mais la situation était sans équivoque ; je venais d’avoir trente ans et la gaudriole, pour moi, c’était fini. Il m’est arrivé de penser que la source était tarie, que j’avais rencontré tous les hommes qu’il me serait possible d’apprécier au cours de mon existence et que si aucun n’avait fait l’affaire, c’était tant pis pour moi, le stock de mâles convenables n’est pas inépuisable. 

Les mois passant, je me suis résignée à cette quarantaine affective, inédite et étourdissante. Je n’avais personne à qui penser, le soir, dans mon lit désespérément dégarni.  Personne sur qui projeter mes désirs. Personne de qui attendre ou espérer quoi que ce soit. Alors non contente de palabrer seule dans mon trop grand appartement, j’ai pris l’habitude pour m’endormir de me caresser l’échine du bout des doigts, de me prendre dans les bras et de jouer la petite cuillère esseulée. J’ai appris à mes dépends l’indépendance affective, et par instants je parvenais même à me convaincre que cela me convenait, puisque les hommes sont par nature une intarissable source de déception, il serait judicieux de vivre sans

Mais ils me manquaient. Minauder me manquait. Les premier rendez-vous, avec leur cortège d’angoisses existentielles, me manquaient. M’enticher d’un type dont je dirai plus tard qu’il était un gros con de toutes façons, me manquait. Attendre toute la journée près de mon téléphone un appel insipide, surinterpréter un SMS de six mots, le trouver beau et lui dénicher des qualités qu’il ignorait, m’enthousiasmer d’une parole, d’un geste ou d’un regard, consacrer des heures à dire tout cela et bien plus encore à un auditoire désabusé, me manquait. Les baisers dans le cou me manquaient terriblement. 

Enfin, les chagrins d’amour me manquaient. Parce que je les considère comme inéluctables, qu’ils sont le seul point commun de toutes mes relations passées et probablement à venir, si toutefois l’avenir en ce domaine existait encore, parce que j’apprécie cette tristesse particulière, égoïste et éphémère qui me tient à l’écart des véritables drames ; ils sont devenus au fil des mois l’unique objet de mon désir. 

Sophie Fontanel, dans un de ses romans, a une phrase superbe que j’ai malheureusement oubliée mais que l’ont peut résumer ainsi : L’amour n’est pas nécessaire aux chagrins d’amour. J’y crois dur comme fer. A l’instar du verbe aimer, que l’on emploie indifféremment pour désigner ce que l’on ressent pour sa mère, son amant, la sauce arrabbiata et les dimanches pluvieux, le chagrin d’amour englobe à lui seul une large variété d’évènements, de la désillusion affective au naufrage sentimental, de la vague déception au désespoir le plus profond. Et si la langue est pauvre en ce domaine, la palette de sentiments qui unissent et désunissent deux individus est, elle, extraordinairement riche. J’ai traversé bien plus de chagrins que d’histoires d’amour. Les mots m’ont souvent manqué pour dire à la fois la nature de mes sentiments, et de mes relations. 

J’ai pourtant une affection particulière pour cette expression qui ne veut pas dire grand chose, et qui parfois cache sous son apparence légère des tourments bien plus graves qu’ils n’en ont l’air. N’envisageant pas une seule seconde que mes romances puissent nonobster cette fin tragique de la séparation contre mon gré, tous mes espoirs se sont focalisés sur cette unique certitude, celle du chagrin d’amour à venir. Car si peu d’hommes sont parvenus à me rendre heureuse, vraiment heureuse ne serait-ce que brièvement, tous tôt ou tard ont fait l’objet d’une crise lacrymale. 

L’automne et l’hiver ont accouché d’un printemps similaire, auquel l’été se promettait de ressembler. Une année ainsi a passé, composée de journées analogues : aller au bureau, rentrer, manger, lire, dormir. Et recommencer. Je m’étais faite à l’idée de cette chasteté sans fin. Je répétais à qui voulait l’entendre que si d’aventure je me trouvais à nouveau face à un homme nu, il me faudrait un mode d’emploi pour savoir qu’en faire. Mais je m’aimais suffisamment pour ne pas souffrir réellement, et je m’occupais autrement, en attendant ce que je feignais, par fierté, de ne plus attendre. 

Il est apparu au moment où je n’y croyais plus. J’entamais mon douzième mois d’abstinence, lui n’avait pas touché une femme depuis trois ans.

Un soir il m’a dit «Tu peux dormir avec moi si tu as envie» et j’ai répondu oui, sans savoir ce que j’acceptais, persuadée que tout me convenait, du littéral au métonymique (j’apprendrai plus tard que lui non plus ne savait pas ce qu’il entendait exactement par dormir). Alors il m’a prise dans ses bras. J’ai posé ma joue sur son épaule et il m’a serrée fort contre lui, ignorant pourtant que depuis des mois, c’est dans ce geste unique que s’étaient confinés mes phantasmes. Nous sommes restés ainsi longtemps, debout serrés l’un contre l’autre, effrayés sans doute, ankylosés par les mois, les années de solitude que nous venions de traverser, et qui soudain touchaient à leur fin. Cette première étreinte, si chaste fut-elle, a suffi à combler nos carences affectives. Nous étions ce soir là les plus vieux adolescents du monde. Tout était à réapprendre pour qui a tant manqué de chaleur humaine. Il y avait dans nos gestes hésitants, dans cette maladresse des premières fois, toute la tendresse qui m’avait manqué, affreusement manqué pendant l’année écoulée.

Notre histoire n’a duré qu’une nuit, la faute à la vie qui devait nous séparer ; mais elle fut blanche, éclatante, éblouissante ! Il ne voulait pas dormir et moi non plus. Nous voulions vivre chaque seconde de notre idylle, vivre tout court aussi. Durant la nuit qui nous était impartie, il a embrassé chaque recoin de mon corps, caressé chaque centimètre de ma peau. Il répétait que j’étais belle, que mon cerveau aussi était beau, que j’étais une belle personne et qu’il était bien avec moi. 

Nous parlions beaucoup. Nous nous racontions, nus, les choses que nous n’avions osé nous dire vêtus et d’autres encore de moindre importance. Il disait : faire l’amour. Il disait merci et moi aussi. Jamais personne n’avait semblé aussi enthousiaste de coucher avec moi. Il était doux, il était tendre ; il était exactement la personne dont j’avais besoin, au moment où j’en avais le plus besoin. Il répétait je t’aime bien pour ne pas dire qu’il m’aimait tout court, ce dont il mourait d’envie mais qui aurait été un mensonge. Il disait qu’il avait de la chance, beaucoup de chance d’être là avec moi. Sa peau était douce et son regard bienveillant. J’aimais l’étreindre, l’embrasser, me blottir contre lui que j’avais si longtemps espéré.

  J’étais bien, enfin. Nous nous souriions. Nous nous regardions. Nous avions conscience de vivre un évènement rare, la collision fabuleuse de nos deux solitudes ; une vraie rencontre. Nous étions ensemble et nous étions beaux. Ce que nous faisions, ensemble, était très beau. Nous étions heureux, mais le temps pour nous était compté. Ce même fichu temps qui s’était interminablement étiré pendant l’année écoulée, à tel point qu’il m’avait semblé figé, et qui maintenant reprenait sa cavalcade infernale.

Au petit matin le jour s’est levé sous nos baisers. Il m’a enveloppée dans les draps, a pressé ses mains sur mon corps pour les imprégner de ce qu’il pouvait conserver de moi : transpiration, salive, cyprine, parsemées de quelques larmes qui coulaient déjà. 

J’ai pris une douche et mon train. Il était mélancolie moins le quart.

Pendant la dizaine d’heures que j’ai passées dans ses bras, il m’a appris une chose, que je n’oublierai pas : L’amour n’est pas nécessaire non plus aux nuits d’amour.

2 réflexions sur “L’amour n’est pas nécessaire aux chagrins d’amour

  1. Jean-Pierre Tondini dit :

    Joli texte que j’ai parcouru assez vite compte tenu de sa longueur.
    Je crois que vous avez bien cerné à la capacité à produire le sentiment amoureux et les limites de ce dernier.

    J'aime

  2. Ça c’est de la marque : « J’ai pris une douche et mon train. Il était mélancolie moins le quart. »
    Ce que j’ai lu ici m’a réjoui. J’ai retrouvé des bouts de ma vie d’avant. Je l’aimais et ne la supportais pas cette vie. Quand notre vie n’est remplie que de solitude, on est tellement en manque de l’autre, d’une ou d’un autre dont on ne sait même pas s’il existe. Et s’il existait, comment le rencontrer. Putain de hasard, existes-tu donc ?
    Je vous crois bien plus lucide que je ne l’étais face à vos rencontres, moments. Vivez-les à fond, sans arrière-pensée, comme vous seule savez faire. Un jour, tout s’éclairera.
    Je vous le souhaite.
    Merci pour vos écrits,
    Régis

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s