L’amour n’est pas nécessaire aux chagrins d’amour

Il y a un an j’ai raccompagné un garçon à l’aéroport. Arrivés à proximité de la porte d’embarquement, nous avons ôté nos masques pour échanger un dernier baiser. L’amour au temps du coronavirus, avais-je alors pensé, serait un titre adéquat pour raconter cette histoire. Nous nous sommes enlacés brièvement avant de nous séparer. Ce n’était ni un adieu, ni un au revoir, c’était bien pire que ça : un on verra

La brutale raréfaction de nos échanges, sitôt qu’il eut retrouvé le plancher des vaches, rendit évident le fait que c’était finalement tout vu, pour lui. Une heure de vol lui avait suffi à statuer sur l’avenir de notre relation. On ne se reverrait pas. Les bienfaits de l’altitude je suppose. 

C’était ma deuxième peine de coeur de l’été, la quatrième de l’année. J’étais rompue à l’exercice, je savais qu’après quelques jours de mélancolie je reviendrai à la vie. Mes chagrins d’amour n’excèdent jamais soixante-douze heures, qu’ils soient l’épilogue d’une idylle nocturne ou d’une histoire au long court. Soixante-douze heures, convalescence maximale ; la durée de cicatrisation des bleus à l’âme. Soixante-douze heures pour oublier, le temps de digérer l’information, de me faire à l’idée que nous ne nous reverrons jamais nu, et probablement jamais plus.

Je suis résiliente ; une bénédiction, pour qui raffole des idylles impossibles. Cette capacité qui est la mienne, de me remettre de tout en quelques jours à peine, me permet dès que l’occasion se présente de m’engager la fleur au fusil dans des aventures sentimentales que je sais foutues d’avance, en ayant la certitude que je serai capable d’en affronter les conséquences. Ainsi je me précipite d’échec en échec, avec un enthousiasme inébranlable.

Trois jours durant j’ai pleuré Seximon. Un matin la tristesse était partie, j’ai attendu le suivant. Je savais qu’il se présenterait sous peu un nouveau soupirant, j’avais l’habitude. Il me rencontrerait, me séduirait, et me briserait le coeur. Entre son apparition et sa disparition, j’essaierai de glaner quelques instants de bonheur. Il s’agissait de l’ordre naturel des choses. Pourtant cette fois il n’en fut rien. L’année qui suivit fut la plus solitaire de ma vie. Fut-ce le fait de l’interminable alternat de semi-confinements et de pseudo-déconfinements, d’un hasard malheureux où d’un manque de volonté de ma part, je n’en sais rien mais la situation était sans équivoque ; je venais d’avoir trente ans et la gaudriole, pour moi, c’était fini. Il m’est arrivé de penser que la source était tarie, que j’avais rencontré tous les hommes qu’il me serait possible d’apprécier au cours de mon existence et que si aucun n’avait fait l’affaire, c’était tant pis pour moi, le stock de mâles convenables n’est pas inépuisable. 

Les mois passant, je me suis résignée à cette quarantaine affective, inédite et étourdissante. Je n’avais personne à qui penser, le soir, dans mon lit désespérément dégarni.  Personne sur qui projeter mes désirs. Personne de qui attendre ou espérer quoi que ce soit. Alors non contente de palabrer seule dans mon trop grand appartement, j’ai pris l’habitude pour m’endormir de me caresser l’échine du bout des doigts, de me prendre dans les bras et de jouer la petite cuillère esseulée. J’ai appris à mes dépends l’indépendance affective, et par instants je parvenais même à me convaincre que cela me convenait, puisque les hommes sont par nature une intarissable source de déception, il serait judicieux de vivre sans

Mais ils me manquaient. Minauder me manquait. Les premier rendez-vous, avec leur cortège d’angoisses existentielles, me manquaient. M’enticher d’un type dont je dirai plus tard qu’il était un gros con de toutes façons, me manquait. Attendre toute la journée près de mon téléphone un appel insipide, surinterpréter un SMS de six mots, le trouver beau et lui dénicher des qualités qu’il ignorait, m’enthousiasmer d’une parole, d’un geste ou d’un regard, consacrer des heures à dire tout cela et bien plus encore à un auditoire désabusé, me manquait. Les baisers dans le cou me manquaient terriblement. 

Enfin, les chagrins d’amour me manquaient. Parce que je les considère comme inéluctables, qu’ils sont le seul point commun de toutes mes relations passées et probablement à venir, si toutefois l’avenir en ce domaine existait encore, parce que j’apprécie cette tristesse particulière, égoïste et éphémère qui me tient à l’écart des véritables drames ; ils sont devenus au fil des mois l’unique objet de mon désir. 

Sophie Fontanel, dans un de ses romans, a une phrase superbe que j’ai malheureusement oubliée mais que l’ont peut résumer ainsi : L’amour n’est pas nécessaire aux chagrins d’amour. J’y crois dur comme fer. A l’instar du verbe aimer, que l’on emploie indifféremment pour désigner ce que l’on ressent pour sa mère, son amant, la sauce arrabbiata et les dimanches pluvieux, le chagrin d’amour englobe à lui seul une large variété d’évènements, de la désillusion affective au naufrage sentimental, de la vague déception au désespoir le plus profond. Et si la langue est pauvre en ce domaine, la palette de sentiments qui unissent et désunissent deux individus est, elle, extraordinairement riche. J’ai traversé bien plus de chagrins que d’histoires d’amour. Les mots m’ont souvent manqué pour dire à la fois la nature de mes sentiments, et de mes relations. 

J’ai pourtant une affection particulière pour cette expression qui ne veut pas dire grand chose, et qui parfois cache sous son apparence légère des tourments bien plus graves qu’ils n’en ont l’air. N’envisageant pas une seule seconde que mes romances puissent nonobster cette fin tragique de la séparation contre mon gré, tous mes espoirs se sont focalisés sur cette unique certitude, celle du chagrin d’amour à venir. Car si peu d’hommes sont parvenus à me rendre heureuse, vraiment heureuse ne serait-ce que brièvement, tous tôt ou tard ont fait l’objet d’une crise lacrymale. 

L’automne et l’hiver ont accouché d’un printemps similaire, auquel l’été se promettait de ressembler. Une année ainsi a passé, composée de journées analogues : aller au bureau, rentrer, manger, lire, dormir. Et recommencer. Je m’étais faite à l’idée de cette chasteté sans fin. Je répétais à qui voulait l’entendre que si d’aventure je me trouvais à nouveau face à un homme nu, il me faudrait un mode d’emploi pour savoir qu’en faire. Mais je m’aimais suffisamment pour ne pas souffrir réellement, et je m’occupais autrement, en attendant ce que je feignais, par fierté, de ne plus attendre. 

Il est apparu au moment où je n’y croyais plus. J’entamais mon douzième mois d’abstinence, lui n’avait pas touché une femme depuis trois ans.

Un soir il m’a dit «Tu peux dormir avec moi si tu as envie» et j’ai répondu oui, sans savoir ce que j’acceptais, persuadée que tout me convenait, du littéral au métonymique (j’apprendrai plus tard que lui non plus ne savait pas ce qu’il entendait exactement par dormir). Alors il m’a prise dans ses bras. J’ai posé ma joue sur son épaule et il m’a serrée fort contre lui, ignorant pourtant que depuis des mois, c’est dans ce geste unique que s’étaient confinés mes phantasmes. Nous sommes restés ainsi longtemps, debout serrés l’un contre l’autre, effrayés sans doute, ankylosés par les mois, les années de solitude que nous venions de traverser, et qui soudain touchaient à leur fin. Cette première étreinte, si chaste fut-elle, a suffi à combler nos carences affectives. Nous étions ce soir là les plus vieux adolescents du monde. Tout était à réapprendre pour qui a tant manqué de chaleur humaine. Il y avait dans nos gestes hésitants, dans cette maladresse des premières fois, toute la tendresse qui m’avait manqué, affreusement manqué pendant l’année écoulée.

Notre histoire n’a duré qu’une nuit, la faute à la vie qui devait nous séparer ; mais elle fut blanche, éclatante, éblouissante ! Il ne voulait pas dormir et moi non plus. Nous voulions vivre chaque seconde de notre idylle, vivre tout court aussi. Durant la nuit qui nous était impartie, il a embrassé chaque recoin de mon corps, caressé chaque centimètre de ma peau. Il répétait que j’étais belle, que mon cerveau aussi était beau, que j’étais une belle personne et qu’il était bien avec moi. 

Nous parlions beaucoup. Nous nous racontions, nus, les choses que nous n’avions osé nous dire vêtus et d’autres encore de moindre importance. Il disait : faire l’amour. Il disait merci et moi aussi. Jamais personne n’avait semblé aussi enthousiaste de coucher avec moi. Il était doux, il était tendre ; il était exactement la personne dont j’avais besoin, au moment où j’en avais le plus besoin. Il répétait je t’aime bien pour ne pas dire qu’il m’aimait tout court, ce dont il mourait d’envie mais qui aurait été un mensonge. Il disait qu’il avait de la chance, beaucoup de chance d’être là avec moi. Sa peau était douce et son regard bienveillant. J’aimais l’étreindre, l’embrasser, me blottir contre lui que j’avais si longtemps espéré.

  J’étais bien, enfin. Nous nous souriions. Nous nous regardions. Nous avions conscience de vivre un évènement rare, la collision fabuleuse de nos deux solitudes ; une vraie rencontre. Nous étions ensemble et nous étions beaux. Ce que nous faisions, ensemble, était très beau. Nous étions heureux, mais le temps pour nous était compté. Ce même fichu temps qui s’était interminablement étiré pendant l’année écoulée, à tel point qu’il m’avait semblé figé, et qui maintenant reprenait sa cavalcade infernale.

Au petit matin le jour s’est levé sous nos baisers. Il m’a enveloppée dans les draps, a pressé ses mains sur mon corps pour les imprégner de ce qu’il pouvait conserver de moi : transpiration, salive, cyprine, parsemées de quelques larmes qui coulaient déjà. 

J’ai pris une douche et mon train. Il était mélancolie moins le quart.

Pendant la dizaine d’heures que j’ai passées dans ses bras, il m’a appris une chose, que je n’oublierai pas : L’amour n’est pas nécessaire non plus aux nuits d’amour.

Ma plus bête histoire de fesses

Tu vas raconter ça sur ton blog ?

C’est la première chose qu’il m’a dite lorsque je l’ai rejoint dans le bar à la mode où il m’avait donné rendez-vous. Je lui ai répondu que non, ne t’inquiète pas, je ne relate pas tout, loin s’en faut. J’ai pensé à tort qu’il voulait être rassuré. Que cette entrevue était pour lui une prise de risque, une possible mise à mal de son intimité. Il me paraît à présent évident qu’au contraire, il s’agissait de la raison même de ma présence à ses côtés. Il ne m’avait pas invitée parce que je lui plaisais vaguement, mais parce qu’il nourrissait l’espoir que j’écrive à son propos ; que je flatte son égo. Je me suis longtemps refusée à lui donner satisfaction. Cependant, étant moi-même devenue au cours de l’année qui suivit l’héroïne d’un roman d’amour et d’une dizaine de nouvelles érotiques, je ne peux le blâmer. C’est exaltant. Je le sais, je le comprends. Et certaines histoires méritent d’être racontées. Cela même si leur protagoniste se doit d’être oublié.

Il était grand, élancé, très élégant. Il sentait divinement bon. Un joli garçon, d’un genre de beauté anachronique qui m’avait déraisonnablement troublée, moi qui d’ordinaire ne m’entiche que d’intellectuels moches. Il y avait dans ses traits, sa voix, dans son rire et sa façon de retrousser ses manches, un je-ne-sais-quoi qui me rappelait un amour de jeunesse, fugace donc inoubliable. Cette ressemblance inattendue a eu raison de mon discernement. Car dès les premiers instants, je l’ai su. Il avait l’arrogance des très beaux garçon. Un besoin pathologique de contrôler la conversation, et donc la situation. Je les ai remarqués d’emblée, son ostentatoire misogynie, son manque d’érudition, son désir de domination. Toutes choses qui me sont insupportables. Absolument rédhibitoires. Mais il est doux, de temps à autre, de fermer les yeux et se laisser bercer par la nostalgie, peu importe les conséquences même si on les devine désastreuses.

Ce soir là il avait déjà rendez-vous avec une autre. Elle l’a probablement attendu des heures durant, textoté, appelé, insulté. Je l’ai su plus tard, trop tard, combien il était malappris. Je conserve de ce premier dîner le souvenir diffus d’un moment agréable. Je portais une jolie robe, il y avait un pianiste et du vin, j’avais un éphèbe à mon bras ; c’était bien. Nous savions que nous ne serions rien de plus l’un pour l’autre qu’une distraction passagère : il s’était fiancé à trois reprises et je souffrais encore de ne l’avoir jamais été. Nous connaissions nos attentes, les miennes le concernant étaient minimales. Il me semblait impossible, dans une telle configuration, qu’il puisse me décevoir.

Minuit a passé, Il m’a raccompagnée. Nous avons échangé quelques baisers et il a refusé de monter. Il m’a dit : Jamais le premier soir ! Dommage, moi c’est toujours. J’ai dérogé, pour lui, à mes règles de vie. J’étais outrée bien entendu, qu’un garçon se refuse à moi. C’était inédit. C’était inacceptable. La raison me hurlait, encore une fois, de l’oublier. Mais je me suis découvert une pugnacité nouvelle, motivée par une irrationnelle détermination à consommer cette relation. 

Le lendemain matin il m’a envoyé une photo de lui, au lit. Tous les jours, plusieurs fois par jour, je recevais de sa part des selfies non sollicités auxquels je ne savais que répondre. Attendait-il de moi que je le flatte ?  Je ne lui ai jamais dit qu’il était beau. Je ne fais pas ce genre de choses. Il m’a dit combien le temps passé en ma compagnie l’avait enthousiasmé. M’a répété qu’il ne s’attendait à rien, mais avait été surpris. Il voulait que nous nous revoyons au plus vite, et surtout que je cuisine pour lui. Il connaissait, pourtant, mon aversion pour la chose et les hommes qui veulent mettre les femmes derrière les fourneaux.

Il s’est invité chez moi trois jours plus tard, pour une soirée Netflix & Chill. N’ignorant rien du sens véritable de la locution, je me suis enduite d’huile prodigieuse et j’ai commandé des sushis, résolue à ce qu’il soit la seule chose que ce soir-là je passerai à la casserole. Son appartement, disait-il, était un sanctuaire. Aucune fille de passage n’était autorisée à y pénétrer. Depuis toujours mes soupirants habitaient avec leurs parents, enfants, colocataires, chats ou femme. Je m’étais résignée à jouer à domicile, ce soir encore, bien que la raison cette fois soit se dérobe à mon entendement. Mon logis, pensais-je alors, est l’hôtel de passe le moins fréquenté de la Riviera. 

Les seconds rendez-vous ont rarement le charme de leur prédécesseur. Cette soirée ne fit pas figure d’exception. Nos conversations comme nos baisers, déjà, avaient une saveur de réchauffé. Son visage avait perdu le charme de l’inédit. Il était tard quand il a proposé que nous continuions, pourquoi pas, dans la douche à l’italienne. Je n’en avais aucune envie ; j’ai dit oui, bien sûr ! Nous avons allumé des bougies et j’ai fait chanter Barry White… Une ellipse s’impose, pudeur oblige. Le lecteur aguerri prendra sur lui d’imaginer deux jeunes gens plutôt bien faits de leur personne, nus côte à côte pour la première fois, qui se découvrent un peu timidement de l’eau plein les yeux.

Cinq minutes plus tard elle était froide. Juste le temps de couvrir mes joues de mascara et d’égarer une lentille de contact, et nous coupions l’eau. Il s’est drapé dans une serviette tandis que j’attendais, lascivement accoudée au chambranle de la porte, qu’il me rejoigne dans l’idoine chambre à coucher. Je n’ai pas compris tout de suite ce qui se déroulait sous mes yeux. Je voyais mal et j’avais bu. Mais quand il a enfilé ses chaussures, je n’ai eu d’autre choix que d’admettre qu’il était en train de partir. Il m’a emprunté un livre, posé un baiser sur ma joue, a pris son manteau et la porte.

Je suis restée longtemps ainsi, interdite, dégoulinante et nue sur le seuil de ma porte d’entrée, complètement abasourdie par la tournure de la soirée et donc l’absurdité de l’existence. David avait pris une douche, et c’est tout. David s’était lavé avant de rentrer chez lui. David n’avait pas eu la politesse de me baiser.

Je ne l’ai jamais revu, incompatibilité d’humeurs et d’emplois du temps. Corollaire malheureuse de cette idylle idiote, je n’ai pas non plus récupéré mon livre, un roman de Pierre Louÿs qui est de loin ce que nous avons partagé de plus érotique. 

Différend irréconciliable

Jul-21-2020 21-12-39

Un soir très tard j’ai reçu un message : Palimpseste, comme anachorète, ce sont des mots dont j’oublie toujours le sens. Si nous tombions amoureux tu pourrais me les rappeler, ce serait pratique. Evidemment, ça ne suffirait pas.

J’allais dormir. Je tombais de fatigue mais je lui ai répondu. Ce genre d’intervention, c’est ce qui donne du sens à la vie. La mienne au moins, les autres je m’en fiche. Le lendemain il m’a appelée. Trois heures durant, c’était assez pour le sortir de son statut de parfait inconnu. 

Le téléphone pourtant moi je n’aime pas ça. Je le réserve aux intimes, et encore. Souvent je supplie mes amies de prendre pour moi rendez-vous chez le coiffeur, le médecin, avec le dépanneur. Il voulait m’entendre et j’ai dit oui tout de suite. J’ai ajouté : Je suppose qu’il est temps de vivre dangereusement.

En trois heures si l’on se débrouille correctement, on peut en apprendre beaucoup. Ce fut notre cas. Il posait des questions parfois intimes, souvent saugrenues, et j’y répondais du mieux que je pouvais. Déjà ce jour là nous le savions, au moins confusément, que c’était foutu d’avance nous deux. L’unique chose qu’il désirait, la seule qui avait du sens à ses yeux, c’était l’amour. La grande histoire d’amour qui dure toute une vie. Un concept auquel, précisément, je ne crois pas. Je n’y souscris plus au moins maintenant. Les promesses je ne veux pas les parjurer. Mais je me sais inconstante, prompte à changer d’avis brusquement. Ou pas. On ne sait pas. En tous cas il était là et moi aussi.

Je l’ai attendu sur le parvis de la gare un vendredi soir. Il existait depuis une semaine. Sept heures de train pour venir me voir.

Deux heures avant, je m’enduisais d’huile prodigieuse et geignait en vidant mon placard de n’avoir rien, définitivement rien à me mettre.

Une heure plus tôt je tournais en rond, chez moi puis dans la rue, désirant fuir, loin, tout annuler, reprendre le cours normal de ce quotidien qui me convenait plutôt bien. La routine en somme des premiers rendez-vous, ceux-là même qui m’avaient tant manqués ces derniers mois, et dont j’avais oublié, la faute à la nostalgie, combien leurs prémices sont épouvantables.

Nous deux c’était bien. Vraiment bien. 

Nous avons vécu trois jours en huis clos, sans manger ou presque, ni dormir vraiment, à parler, et se toucher, et s’apprendre l’un et l’autre ; l’un contre l’autre, l’un dans l’autre. C’était beau. Un moment hors du temps, hors de tout, nécessairement car si nous avions eu l’occasion de penser vraiment, la réalité de notre situation nous aurait rapidement rattrapé. Il disait haïr le déni. Je pense l’y avoir contraint, au moins temporairement.

Il était loin de moi. Loin de tout ce que j’avais connu ou presque. Il m’a raconté une vie de vagabond, comment il avait épousé une folle, songé un instant à se prostituer tandis que je me vautrais avec délectation dans le confort bourgeois. Il disait ne s’être jamais senti aussi libre qu’en fouillant les poubelles pour y trouver à bouffer. Il était joli garçon, je crois. Brillant, très littéraire, dénué de filtre car refusant le contrat social. La conversation était riche, souvent profonde. Ses gestes étaient doux. Ensemble nous avons couru les librairies à la recherche d’un dictionnaire qu’il tenait absolument à m’offrir. Nous avons ri parfois et fait l’amour. 

Pendant trois jours je n’ai pas songé à après, ce corollaire du temps qui passe, de la vie qui avance impitoyable. La mienne, la sienne ; la nôtre. Non. Peu probable, la nôtre.

Il est parti lundi matin. Je l’ai embrassé une dernière fois dans la rue. J’ignorais que ce serait la dernière fois, ou je feignais de ne pas m’en apercevoir ce qui revenait au même. Il est monté dans le train et j’ai attendu qu’il soit suffisamment loin pour lui poser la question.

Te reverrai-je ?

Mais je savais, déjà. Que ce serait trop dur, forcément douloureux, et qu’il est de ces être qui s’aiment suffisamment pour s’épargner ce genre de déconvenues. 

La solitude, les jours qui ont suivi, fut brutale. Immense, tangible. Insupportable cette compagne de toujours, encombrante, un rien intrusive. Soudain réelle. Une tristesse toute particulière m’a envahie, dont je peine encore à me défaire.

Quand je me suis réveillée sans lui pour la première fois, j’ai trouvé sur mon oreiller la guêpe qui depuis quelques semaines essayait tant bien que mal de se faufiler chez moi. Il y a probablement dans cette intrusion, une potentielle métaphore qui pour le moment m’échappe.

Claquemurée

Mar-08-2020 22-21-25

J’ai développé face aux choses de la vie une distance qui me permet d’en apprécier le caractère narratif. Quand le confinement est devenu notre seule perspective d’avenir immédiat je m’en suis, très égoïstement, réjouie. Rodée à la solitude, casanière de surcroît, j’avais la certitude de disposer de suffisamment d’espace et d’imagination pour ne pas me sentir à l’étroit. J’avais confusément conscience du drame qui se jouait à l’extérieur. Les gens qui meurent dans les hopitaux, les familles qui s’entassent dans des logements insalubres, celles et ceux qui continuent de travailler la boule au ventre, le désastre tant moral que financier que représente pour beaucoup cet enfermement forcé. Mais tout cela était loin, si loin de moi, que ça ne m’atteignait pas. Seule me parvenait cette évidence : ce que nous vivons est historique. 

Encore aujourd’hui, je peine à admettre que tout cela est bien réel. Le pangolin, l’humanité en quarantaine, la distanciation sociale, les attestations de sortie qui changent tout le temps, l’interdiction de s’asseoir sur les bancs, ce médecin marseillais aux faux airs du Big Lebowsky… Plusieurs fois par jour, je me rends compte que c’est vrai. Que je ne tiens pas un rôle tertiaire dans un film de science-fiction de série B. Que ce sont les vraies choses de la vraie vie. Le monde d’aujourd’hui. Et je ris. J’éclate d’un rire tonitruant, seule dans le silence de mon appartement.

Les premiers jours j’ai ressenti, non l’envie de sortir -de cela je me passe aisément- mais de pouvoir le faire. On reconnaît sans doute la liberté, à l’instar du bonheur, au bruit qu’elle fait quand elle s’en va. Ce désir m’a totalement quittée. Je ne me suis aventurée à l’extérieur que trois fois, pour me ravitailler à la hâte. La ville était vide. Les commerces fermés avaient placardé des affichettes inutiles. Les passants portaient masques et gants. Je me sentais nue, le visage offert au virus. Je suis rentrée chez moi et me suis enfermée à double tour. Le monde d’aujourd’hui mesure 63m2. C’est assez. J’ignore si je dois me réjouir ou m’inquiéter de la rapidité avec laquelle je me suis accoutumée à cette vie nouvelle. Je me surprend parfois à penser à « la vie d’avant » comme à un lointain souvenir. La vie d’avant c’était il y a un mois. C’était il y a une éternité.

La dernière fois que j’ai touché un autre être humain, je m’en souviens parfaitement, c’était ma mère le 14 mars. Elle a caressé ma joue et je me suis exclamée « Hep hep hep la distanciation sociale ! ». C’est une interaction parmi tant d’autres, qui aurait dû rapidement tomber dans les oubliettes de ma mémoire. Mais les temps ont changé. Je ne sais pas quand je toucherai à nouveau un autre être humain. Cette pensée est vertigineuse. Il y a fort à parier que quand nous serons à nouveau libres de nos déplacements, je me glisserai dans un tramway aux heures de pointe, pour redécouvrir le plaisir de me blottir contre des inconnus.

Mais je vais bien. Très bien, même. A l’échelle de ma vie, une toute petite vie humaine perdue au milieu de millards d’autres, le confinement est une opportunité. Celle d’écrire, vraiment. Je conçois parfaitement ce que cela a d’indécent. Que je ne souffre pas comme les autres. J’ai conscience, plus que jamais, d’être extrêmement favorisée. J’ai lu récemment que la romantisation du confinement est un privilège de classe, et je tache de ne pas l’oublier. La vie ici s’écoule au ralenti. Je n’ai pas hâte qu’elle reprenne son cours normal. J’apprécie, profondément, chaque seconde de cette parenthèse.

J’ai commencé la rédaction de ce texte il y a trois semaines. En le relisant, à l’instant, je me suis aperçue combien les choses avaient changé. J’en ai retranché quelques passages, devenus caducs. Je suis depuis rentrée tout à fait en moi-même. Les applaudissements qui me tiraient les larmes me laissent maintenant indifférente. Je cuisine un peu, dors davantage, parle de moins en moins. Je n’ai toujours pas nettoyé mes vitres. Et même si je continue d’affirmer le contraire, je ne pense pas que nous saurons tirer la moindre leçon de cette mésaventure. Pourtant, j’appréhende tout cela avec légèreté.

On parle beaucoup de l’après, pour se donner du courage. J’entends çà et là des rumeurs de fêtes orgiaques et de révolution. J’espère sincèrement que ces projets ne seront pas mis à mal par la léthargie collective, parce que ce sont d’excellentes raisons de sortir de chez moi.

Mettre des chaussures, aussi.

L’inconnu de la cave à vin

inconnu

C’est arrivé un soir de janvier, désoeuvré comme se doivent de l’être les soirées hivernales. J’ai plus tard prétendu avoir assouvi une curiosité purement sociologique. Ce même attrait pour les sciences humaines qui m’avait jadis servi à justifier mes visionnages intensifs d’émissions de télé-réalité, ou encore d’avoir frayé avec un platiste. La vérité, c’est que je m’ennuyais. J’étais curieuse,  certes, mais j’avais surtout envie d’un peu de compagnie masculine. 

C’est arrivé un soir de janvier, j’ai installé apprivoiseungarçon sur mon téléphone.

Cette démarche ne me ressemble pas. Je me suis toujours tenue loin des apps de dating (autrefois appelées sites de rencontre, la terminologie évolue mais les intentions restent les mêmes : faire du sexe), car elles me privent des rencontres fortuites, évènements dont je raffole peut-être plus encore que des individus qu’elles impliquent. Je venais de mettre un terme à une histoire qui n’avait pas vraiment commencé, et comme à chaque fois qu’un homme sort de ma vie, il me semblait que jamais je ne rencontrerai son successeur. A chaque rupture depuis mes dix-huit ans la même idée s’impose à moi : ma vie sexuelle vient de s’achever, là, avec cet idiot.

C’est arrivé un soir de janvier, j’ai défié le fatum et suis sortie de ma zone de confort. J’ai créé un profil, choisi quelques photos à mon avantage mais pas trop parce que je déteste décevoir les gens, minutieusement rempli toutes les sections ; une heure plus tard j’étais prête à faire de nouvelles rencontres. Deux de plus et je me résignais au fait que non, je n’avais envie de communiquer avec personne. 

Je me suis bien vite aperçue combien ce contexte modifiait mon rapport aux autres, et  l’idée que je me fais de la séduction. Moi qui jamais n’ai éconduit quiconque pour des raisons d’ordre esthétique, je faisais la moue devant des photos d’inconnus. Pire : je me suis découvert des critères ; totalement arbitraires. Ainsi il n’était pas question que je parle à celui-là à cause de son bouc, à tel autre parce qu’il portait un marcel, comme si l’un ou l’autre trahissaient une odieuse personnalité. J’ai éliminé de ma sélection les trentenaires barbus, qui se ressemblent tous. J’ai développé une aversion pour les photos dans les voitures, sans raison. 

J’ai été stupéfaite de découvrir à quel point les hommes aiment la vie. C’est une mention qui apparaît très régulièrement dans les profils des célibataires, généralement suivi de « et les choses simples ». Il me semble pourtant que l’amour de la vie va de soi, qu’il fait consensus auprès de l’humanité tout entière. Il n’est donc pas besoin de le préciser. Tous les candidats qui clamaient leur adoration de l’existence ont donc été évincés.

Les expressions « bon délire » et « lol » étaient éliminatoires. Il en allait de même pour « Miss ».

J’ai banni de mes investigations les sportifs et les motards, car je sais d’expérience que ces individus ont pour seul objectif d’embrigader les autres, et qu’il n’en est pas question.

Rédhibitoires, les pseudonymes idiots genre Mâlealpha ou Cupidon06, ainsi que tous les pauvres bougres qui portent le prénom de mon ex, car oui la vie est injuste (même si on l’aime).

Je me suis surprise à exclure certaines localisations, pour des motifs inavouables.

Je jugeais à l’emporte-pièce, et je me jugeais de le faire. Cette application démoniaque faisait de moi une personne que je n’aimais pas beaucoup, en plus de mépriser ses utilisateurs.

Je m’apprêtais à renoncer quand il est apparu. D m’a immédiatement intriguée ; il ne jouait pas le jeu. Son profil ne contenait aucune photo, pas la moindre information sur son âge, sa profession, ses hobbies, ses mensurations, ses goûts culinaires, ce qu’il attendait de cette vie dont nous raffolons tous. Il n’avait strictement rien rempli. En guise de description, ces quelques mots : 

« J’aurais pu remplir mon profil de banalités, en tout genre. Par exemple choisir avec précaution une multitude de qualités sans saveur ou des défauts sans égo. 

So what? Le secret de mon bonheur réside dans ma liberté. Alors, comme Miles, je travaille -beaucoup- et une fois prêt j’improvise en essayant d’oublier ce que je sais. »

Alors, pour la première fois j’ai cliqué sur «accepter le charme». Six messages plus tard nous convenions d’un rendez-vous, le lendemain soir. Je ne savais rien de lui, sinon que son orthographe était correcte, qu’il utilisait les emojis avec parcimonie, et semblait apprécier Miles Davis. C’est ce qui m’attirait chez lui. Ce garçon était un mystère absolu, là où les autres s’efforçaient de dévoiler tout ce qui pouvait les rendre attirants aux yeux de la gente féminine. D n’avait ni âge ni prénom ni visage. Nous avions décidé de nous rencontrer dans une précipitation dénuée de raison. La situation était délicieusement absurde, et surtout : j’adore les surprises.

La première chose qu’il m’a dite, en me rejoignant : «Je pensais que tu allais te défiler. C’est sacrément courageux, accepter un tête à tête avec un inconnu. »

A compter de cet instant, nous avons suivi le protocole habituel qui consiste à se raconter l’un l’autre. Ce soir là j’ai appris qu’il était graphiste, avait un style vestimentaire très pointu qui consistait à ne porter que des vêtements noirs et hors de prix, qu’il se passionnait pour le jazz et l’art contemporain, avait trente-six ans et deux enfants dont je n’ai jamais connu le prénom, vécu quelques mois à Montréal, étudié dans un lycée catholique, qu’il avait choisi son pseudonyme sur apprivoiseungarçon en réponse au mien, D étant l’équivalent anglophone de la note de musique , ce que j’ignorais et n’avait donc eu aucun effet ; qu’il pratiquait la plongée sous-marine et l’humour noir, méprisait les réseaux sociaux, avait un temps côtoyé une sud-américaine cinglée, et quantités d’autres détails dont j’ai tout oublié. Son visage est flou maintenant, mais je me souviens avec netteté du temps passé à ses côtés. Jusqu’au milieu de la nuit nous avons évoqué les chaises de nos rêves, et nos polices d’écritures favorites, et le noir sublime de Pierre Soulages, et les trucs que je vole dans les musées, et le jazz qui le transporte et dont me contente d’aimer l’idée, ce qu’il n’a pas compris, de toutes façons personne ne comprend ça ; et les podcasts qui pullulent et les cryptomonnaies dont il pense qu’elles peuvent véritablement changer le monde et la misogynie de Jacques Brel, et les talents gâchés par la paresse ; mais jamais de nous. Jamais de ce que nous étions l’un pour l’autre

Quand le jour s’est levé nous n’avions plus rien des inconnus de la veille. Et le garçon que j’avais sous les yeux, maintenant doté d’un visage et d’une histoire, était largement à la hauteur de la surprise attendue.

Nous nous sommes revus, quelques fois. C’est une de ces histoires qui se terminent sur un SMS resté sans réponse, sans que l’on sache vraiment pourquoi. En pareilles circonstances, j’aime à penser qu’il est arrivé à mon interlocuteur quelque terrible accident qui l’empêche à tout jamais de me contacter. Parce que dans le cas contraire, je devrais me résigner au fait que les hommes sont une inépuisable source de déception.

D’autres corps que le sien

les garçons

Le soir où l’on a décidé de ne plus être un couple, il m’a dit : Je dois céder ma place. Je dois laisser à un autre l’opportunité de te rendre heureuse et de te faire grimper aux rideaux. J’aurais pu lui en dire autant. Je savais, nous savions, que d’autres personnes entreraient dans nos lits, dans nos vies. Qu’une fois la douleur passée nous nous remplacerions, inévitablement.

L’hiver a rapidement laissé place au printemps, et avec lui l’appel du corps, a devancé ce que mon esprit était capable d’envisager. C’est à ce moment là, quand mes yeux se sont ouvert à nouveau, quand j’ai posé sur les hommes un regard différent, quand je les ai vu non plus en tant qu’individus mais bien comme des mâles, que s’est posée la question du deuil. Dans un épisode de Sex and The City, Charlotte estime que l’abstinence (sexuelle et sentimentale) après une rupture doit être équivalente à la moitié de la durée de la relation qui vient de s’achever. J’ai longtemps tenu cette règle comme docte. Seulement voilà : (8 : 2) + 29 = 33. Cela ne me semble finalement pas très raisonnable.

Je me suis encanaillée bien avant la fin de la période de probation. Une soirée qui dérape sur un canapé, un galop d’essaie pour me débarrasser de ma virginité nouvelle, pour me prouver que j’en étais capable, puisqu’il fallait bien passer à autre chose. Je me souviens du SMS que j’avais envoyé aux filles ce matin là, « J’ai copulé *emoji avec le chapeau pointu et le sans-gêne* » et des tonnes de félicitations reçues en retour. Abysse voulait les détails de l’affaire, la taille de l’engin, et quand et comment et ohlala ! L’Amie Prodigieuse m’a simplement demandé si je m’étais sentie à l’aise. Elles savaient, sans que je l’ai jamais formulé, que la perspective de mon corps nu devant un autre était effrayante. Qu’il faudrait jouer de nouvelles chorégraphies après toutes ces années. Que tout pour moi était à réapprendre.

A chacun des hommes qui a tenté de me séduire, grâce à ceux que j’ai éconduit et ceux qui se sont refusés à moi, à chaque fois que je me suis abandonnée dans les bras d’un autre, à chaque premier baiser, chaque « Où est ma culotte ?» j’ai appris. Sur moi. 

J’ai appris que je n’avais pas à pâlir de ce corps qui souvent m’encombre.

Que ma morale est élastique, mais que citer Oscar Wilde est rédhibitoire. 

J’ai apprivoisé mon image, appris à faire preuve de légèreté. 

Je me suis découverte vulnérable et résiliente, déterminée et sélective. 

J’ai appris que les compliments sont parfois sincères, à dire non et reconsidérer la question. Que je plaisais aux hommes et que ça me plaisait. 

J’ai appris qu’il ne faut pas s’attarder dans les histoires qui ne sont pas d’amour, mais que j’aime à naviguer sur le grand nuancier des sentiments. Que les jolies histoires n’ont pas toujours l’apparence que l’on attend d’elles. 

Je me suis résignée à ce que je ne cesserai jamais de pleurer à cause des garçons, mais que ça n’est pas grave tant qu’ils ne l’apprennent pas.

J’ai redécouvert la tendresse ; j’avais oublié combien elle m’était nécessaire. 

J’ai appris que j’ai la peau douce et un cul d’enfer.

J’ai retrouvé aussi les doutes inhérents à la séduction. La violence des Vu, la cruauté de la friendzone, la façon dont le temps se distord interminablement dans l’attente d’une réponse, d’un signe de vie qui parfois ne vient jamais. J’avais oublié combien il est douloureux de se faire éconduire. Pas la perte de l’autre et de l’avenir potentiel qu’il représente, de cela je me passe très bien, mais les coups à l’égo que représente un rejet. Et ça reste. Ça laisse des traces. J’ai l’humiliation facile. Alors j’ai aussi appris à relativiser. Appeler mes copines et bitcher sur des types formidables soudain devenus des connards. Me laisser chanter mes propres louanges : C’est un naze il ne te mérite pas, tu vaux mieux que ce petit crétin sans envergure, ô formidable femme, il y a des milliards de types sur Terre tu t’es simplement entichée du mauvais boug. Et m’efforcer d’y croire même si elles ne le connaissent pas, le fils de chien pour qui j’étais trop bien. Et me dire : Au suivant !

Le célibat comble mon goût des surprises. Chaque rencontre est une promesse (rarement tenue). J’aime à me familiariser avec un visage, une intonation de voix, un vocabulaire, découvrir les lubies des uns et des autres, leur fantaisies vestimentaires ou leur usage de la ponctuation ; la somme de détails qui font un individu, de ses anecdotes à sa façon de tenir une fourchette. Pénétrer, même brièvement, l’intimité d’un autre, me procure une joie sans pareil. 

J’ai appris à vivre sans aimer. Juste moi, c’était vertigineux au début. J’ai redécouvert la solitude, la vraie. Celle qui consiste à n’être avec personne, et non se sentir seule en présence d’autrui. L’une est délicieuse, l’autre abjecte. Jamais je ne me suis sentie aussi libre, aussi en phase avec moi-même que durant l’année qui vient de s’écouler. J’ai pris plaisir à faire des plaisanteries grivoises, poster des photos aguicheuses sur les réseaux sociaux, lever le voile de ma pudeur excessive. Il m’a semblé sortir d’une trop longue anesthésie.

J’ai eu beaucoup de temps, ces derniers mois, pour réfléchir. Et il me semble impensable de faire reposer mon bonheur sur les épaules de quelqu’un d’autre. La vie à deux n’est pas une fin en soi, c’est le grand enseignement de cette année de célibat, la première de ma vie d’adulte. Il est plus que probable que je tomberai amoureuse à nouveau, mais rien ne sera jamais pareil puisque je sais maintenant que les grandes histoires d’amour peuvent avoir une fin. Je ne me jetterai plus dans une relation avec cette certitude inébranlable que tout peut bien s’écrouler autour de nous, au moins l’amour restera. Parce que je sais, même si tout indique le contraire, qu’il existe une part de doute inexpurgeable. 

J’ai appris à être ma priorité.

Il y a un an, jour pour jour, j’ai pris la décision la plus difficile de ma vie. Il ne s’est pas écoulé une seule journée sans que je m’en félicite. Je suis terriblement heureuse.

Suzanne & eux

belle de jour

   J’étais très belle quand j’étais jeune. J’avais les cheveux très blonds, très longs ; jusqu’au bas des reins. On m’en parlait tout le temps. Mes amies disaient que je détenais peut-être le record du monde des cheveux les plus longs, mais je savais que c’était faux parce que j’avais lu quelque part qu’en Inde, les hommes ne les coupaient jamais et qu’à la fin de leur vie leurs cheveux mesuraient plusieurs dizaines de mètres. N’empêche, je laissais dire. 

   Toutes les filles du village étaient amoureuses du même garçon, Serge. Qu’est-ce qu’il était beau, Serge ! Il était grand aussi, mais pas fluet comme les autres adolescents. Il sentait bon. Il ressemblait à Cary Grant. On lui tournait toutes autour et lui faisait comme si de rien n’était, mais un jour il m’a choisie. Je n’en revenais pas ! Il avait l’embarras du choix, et de toutes c’est moi qu’il voulait. Il travaillait dans le café de son père, et un soir à la fin de son service il m’a dit qu’il voulait m’emmener dîner. Alors le lendemain j’ai emprunté une robe à ma cousine, qui était un peu plus âgée et beaucoup plus coquette que moi, et on est allé dans un restaurant italien, à la ville. C’était une soirée merveilleuse. On s’est promené en bord de mer, il m’a offert une glace. Avoir Serge à mes côtés, c’était comme un rêve qui se réalisait. Il m’a ramenée chez mes parents à l’heure exacte à laquelle je devais rentrer, et au moment de me quitter il a voulu m’embrasser, mais je l’ai repoussé. J’en mourrais d’envie, évidemment, mais je n’avais jamais flirté avec un garçon. J’avais peur de mal faire et qu’il ne veuille plus de moi. On est sorti ensemble quelques fois, à chacune de ses tentatives je me dérobais. Finalement il s’est lassé, et je l’ai perdu. Il a épousé une fille du village plus dégourdie que moi. J’en ai pleuré, mais pleuré ! J’étais inconsolable.
Serge, c’était mon premier amour, et je ne l’ai jamais embrassé.

   Trois ans plus tard j’ai épousé Philippe, que je n’ai jamais aimé. Mais il était gentil et toutes mes amies se mariaient les unes après les autres ; disons que j’ai suivi le mouvement. C’était l’époque, aussi, tout le monde se mariait jeune. Philippe adorait mes cheveux, il disait qu’il était tombé amoureux de moi à cause d’eux. Il les caressait, les brossait, les tressait. Avec le recul, je pense qu’on peut parler de fétichisme. La noce a eu lieu le jour de mon vingtième anniversaire, et on a emménagé dans un petit appartement, à deux rues de la maison où j’avais grandi. J’ai trouvé une place dans une blanchisserie, en attendant de tomber enceinte, ce qui finalement n’est jamais arrivé. 

   Je me rendais au travail à bicyclette. Je faisais le même trajet tous les jours, et j’avais l’habitude de saluer les commerçants, même ceux que je ne connaissais que de vue. C’est comme ça que j’ai rencontré Jacques. Un soir, un pneu de mon vélo a crevé devant sa librairie. Je n’avais jamais vraiment prêté attention à lui, c’était juste un homme parmi d’autres que je croisais de temps en temps. Je lui ai demandé si je pouvais téléphoner chez moi, pour que quelqu’un vienne me chercher. Il avait un vélo lui aussi, alors il a proposé de réparer le mien. C’était notre toute première conversation. Le magasin était minuscule et sentait très fort le papier. Il m’a emmené dans l’arrière-boutique, et là il m’a embrassée ! Je ne m’y attendais pas du tout. J’ai découvert ce jour-là ce qu’était un vrai baiser. ça n’avait rien à voir avec ce que je faisais avec mon mari. C’était formidable, renversant, époustouflant ! Evidemment, nous sommes devenus amants. Jacques était marié, lui aussi, mais il s’en était mieux sorti que moi : il avait un enfant. Pendant deux ans, nous nous sommes retrouvé dans l’arrière-boutique de la librairie, tous les matins et soirs de la semaine. Je n’ai jamais culpabilisé. Ce qu’on faisait ne pouvait être mal, ce que l’on ressentais l’un pour l’autre, ça ne pouvait pas être mauvais. Les week-ends me paraissaient interminables, parce que nous les passions chacun avec notre légitime. J’en mourais, de ne pas le voir. Loin de lui je m’étiolais. Pendant deux ans, j’ai adoré le lundi parce que c’était le jour des retrouvailles. Mais c’était très dur aussi, alors un jour je lui ai dit « Je n’en peux plus, enfuyons-nous ! ». Et c’est ce qu’on a fait.

   Mon frère était à la tête d’une agence de publicité, et il vivait à ce moment là avec son équipe dans un hôtel à Rome. On a fait nos bagages en cachette, et un matin on a pris le train pour Paris, puis Marseille, et enfin Rome. On a débarqué dans l’hôtel de mon frère, qui n’était au courant de rien, on lui a dit qu’on était en cavale et qu’on avait besoin d’un hébergement provisoire. Il était d’accord. Il a dit qu’il fallait que nous appelions nos familles pour les informer, et qu’après on pourrait rester. 

   ça a duré quatre mois. On ne parlait italien ni l’un ni l’autre, mais on avait trouvé des petits boulots pour subvenir à nos besoins. Mon frère nous aidait beaucoup, aussi. Il a vraiment été chic. Pendant quatre mois, on a vécu la dolce vita. On visitait Rome, on faisait beaucoup l’amour et on buvait tout le temps du vin. Et surtout on essayait de ne pas penser à ce qu’on avait laissé derrière nous, et ce qui nous attendait dans l’avenir. Parce que même si on était très heureux, cette situation ne pouvait durer et on le savait bien. On recevait sans cesse des lettres de nos amis et nos familles qui nous conjuraient de revenir à la raison. Notre amour était né dans la clandestinité, mais à Rome nous vivions comme un couple normal. Nous étions loin de tout, personne ne nous jugeait. On se noyait dans la foule des touristes et des autochtones. Me promener main dans la main avec lui, c’est la plus belle chose qui m’est arrivée dans la vie.

   Une nuit j’ai rêvé que le fils de Jacques se suicidait. Je me suis réveillée en panique, seule. Jacques était parti livrer des journaux, il ne rentrait que pour le déjeuner. J’étais dans tous mes états ! C’était un rêve très réaliste. Je connaissais le visage de son fils parce qu’il m’avait montré des photos de lui, qu’il gardait dans son portefeuille. Cette nuit-là le téléphone sonnait, et on apprenait que le garçon, qui n’avait que six ans à ce moment-là, s’était pendu à un arbre, et que c’était à cause de ce que nous avions fait. Parce que son père l’avait abandonné pour une femme. Et comme c’était un rêve, je voyais son petit corps inerte, son visage… Affreux ! Une heure plus tard, mon frère est entré en trombe dans la chambre. Il m’a dit « Suzanne, tu dois rentrer ! Que tu quittes Philippe passe encore, mais tu ne peux pas briser une famille ». Je lui ai raconté mon rêve et j’ai fondu en larmes. Il avait raison. Il m’avait déjà acheté un billet de train pour le jour même, et un autre pour Jacques, le lendemain. Il ne voulait pas que nous rentrions ensemble de peur que nous changions d’avis pendant le voyage.

   Alors nous avons fait l’amour une dernière fois, et Jacques m’a accompagnée à la gare. C’est la dernière fois que je l’ai vu, lui sur le quai qui essayait de ne pas pleurer, et moi dans ce maudit train qui me ramenait vers une vie que je détestais. 

   Quand j’ai retrouvé Philippe, il m’a prise dans ses bras et m’a juré qu’il ferait tout pour me rendre heureuse. Il ne m’en voulait même pas, il m’aimait trop.

   Le lendemain j’ai coupé mes cheveux très court.

Jeune et Jolie

BELLE

Cette année, j’ai découvert que je suis belle. C’est bizarre de le dire, encore plus de l’écrire. Je n’ai pas encore l’habitude.

Je l’ai su il y a longtemps, mais je l’avais oublié. Les hommes ont ce détestable pouvoir sur moi, de défaire de leur indifférence ce qu’ils ont produit avec leurs mots. Et il n’y a guère que dans leur regard que je me reconnais. Peu importe le reflet que renvoient les miroirs, ou combien ma mère, mes amies, me répètent à n’en plus pouvoir que non, je ne suis pas trop grosse, que ma tête est tout à fait proportionnelle au reste de ma personne, que les poches sous les yeux ça n’est pas  bien grave, pas plus que mes incisives qui souvent restent enfermées dehors, que ma peau a une couleur tout à fait normale,  et je t’assure que ton nez n’a aucun défaut majeur, de toutes façons de la cellulite on en a toutes, même Scarlett Johansson ! Tout cela glisse sur moi comme l’eau sur les plumes du proverbial canard : j’ai besoin hélas, trois fois hélas, d’être validée par un mâle. L’enfer, c’est les hommes.

Bien sûr j’étais réticente au début. Elégante probablement, charmante c’est possible, drôle je l’espère, cultivée je fais tout pour. Mais belle ? Vraiment ? Je n’y crois pas encore tout à fait. C’est pourtant souvent la seule raison pour laquelle on me conte fleurette. De prime abord j’ai trouvé ça un rien vexant, ce manque de considération pour mon Moi profond, d’autant que jamais l’apparence d’autrui n’a interféré dans mes choix amoureux. Et puis j’ai trouvé ça formidable.  Enfant, je n’avais d’ambition plus grande que de devenir belle. Parce que c’est la caractéristique la plus injuste qui soit, et que donc elle confère un grand pouvoir. Un genre de qualité absolue, attribuée au petit bonheur la chance par la loterie génétique. Un rappel que la vie est une chose cruelle. Du plus loin que je me rappelle, j’ai toujours pensé que les belles femmes avaient une chance extraordinaire, car non seulement tout serait toujours plus simple pour elles, mais encore parce que cela éliminait d’emblée une case de la liste des tourments existentiels. 

C’était grisant, au début, vraiment. Un regain de confiance en moi quasi inédit. Je battais le pavé d’un pas assuré, prenais un plaisir nouveau à admirer mon image dans les surfaces réfléchissantes. Je me suis même adonnée à ces rituels auxquels je n’avais jamais consenti : les masques hydratants et les gommages exfoliants et les crèmes régénératrices, et toute cette batterie de produits hors de prix dont on se tartine en espérant qu’ils servent à quelque chose. J’ai posté sur les réseaux sociaux des photos à mon avantage, sans me cacher derrière le second degré. J’ai accepté les compliments, non comme une marque de politesse de mon interlocuteur, mais en tant que remarques sincères. Je me suis bientôt sentie capable d’amadouer cette féminité dont on me rabat les oreilles depuis ma naissance, et avec laquelle je ne m’étais jamais sentie vraiment en phase. Parce que, tristement, j’associe féminité et beauté. Et que je me sentais une légitimité toute nouvelle.

Mais je ne suis pas la seule fille sur Terre. Il y a Instagram, et je vis sur la Côte d’Azur, et c’est incroyable comme les femmes y sont sublimes. Je me suis aperçue que, certes belle, je l’étais nettement moins que beaucoup d’autres. Il y a des quantités pléthoriques de jambes interminables, de culs bombés, de ventres plats, de nez retroussés, de lèvres pulpeuses, d’yeux en amande, de cheveux soyeux, de poitrines parfaites… Les jolies filles ça court les rues. Les plus jolies, plus désirables que moi. C’est une évidence, mais ça m’a buté le moral. Alors comme je ne pouvais pas éliminer une à une toutes les bombasses de Nice, j’ai commencé par me désabonner des meufs bonnes que je suivais sur Instagram. Je me suis séparée, le coeur lourd, de cette armée de mannequins qui ravissait mes pupilles depuis des années. Adieu Kylie, Kendall, Gabrielle, Kaia, Emily, Caroline, Louise, Denni, Freja, Charlotte, Lily Rose, Sophie, Cara, Lena, Alexa, Chiara. Mais Instagram est un sacré farceur, et malgré cette lourde campagne d’unfollow, leurs visages parfaits apparaissaient régulièrement dans mes suggestions. Et je suis une esthète, alors une à une, je les ai réintégrées. Rebonjour Chiara, Alexa, Lena, Cara, Sophie, Lily Rose, Charlotte, Freja, Denni, Louise, Caroline, Emily, Kaia, Gabrielle, Kendall, Kylie. Elles existent et moi aussi, je dois faire avec. 

J’ai beaucoup réfléchi au concept de Beau, et j’en suis arrivée à la conclusion que ça n’existe pas, dans l’absolu. La beauté n’est qu’un standard mouvant. C’est un Ici et Maintenant auquel j’ai la chance de correspondre (pas assez à mon goût). Des cases à cocher. Des injonctions à respecter. Moi, je crois que la beauté, la vraie beauté est ailleurs. Qu’elle se situe hors des questions mathématiques, du rapport taille/poids-écartement des yeux- angle du nez- profondeur des pores. Je crois que la beauté, c’est une intonation de voix, une démarche sautillante, la façon dont un visage se métamorphose brutalement en un sourire, c’est le mouvement d’un poignet, une manière de retrousser ses manches, de croiser-décroiser ses jambes, de passer sa main sur sa nuque, un regard dans le vague. Je crois que la beauté, c’est cette myriade de petits incidents qui dévoilent qui l’on est.

J’espère être capable un jour de voir en moi ce qui me trouble chez les autres. 

39 bonnes raisons de rester en vie

MARK

Dans Manatthan, Woody Allen énumère une dizaine de raisons de vivre. Frédéric Beigbeder a augmenté cette liste de cinquante-deux propositions dans Une vie sans fin. Voici ma contribution. La liste n’est pas exhaustive, vous pouvez ajouter les vôtres en commentaires ; on a jamais trop de raisons de vivre.

  • Les premiers baisers
  • Les manches retroussées
  • L’odeur de la pâte à modeler
  • Toutes ces personnes dont j’ignore jusqu’à l’existence et qui un jour entreront dans ma vie
  • Les pigeons qui traversent la route sur les passages piétons
  • Les jolis incipits
  • Les anecdotes grivoises de mes amies
  • Pleurer au cinéma
  • Le soir, tous les soirs, quand j’enlève mes lunettes et que le monde alentour se métamorphose en tableau de Nicolas de Staël
  • Le trait d’eye liner d’Anouk Aimée dans Un homme et une femme
  • Le livre que j’espère écrire, un jour, sait-on jamais…
  • Tomber amoureuse, encore
  • On n’a toujours pas retrouvé Xavier Dupont de Ligonnès
  • Les règles typographiques
  • Le vendredi à 15h30
  • Se coucher dans des draps frais
  • Tant de films à voir, de livres à lire, de musiques à écouter, de lieux à arpenter
  • Rire !
  • Ma voisine de 98 ans qui est super fraîche
  • Retourner à NYC au moins une fois
  • Le mot : Palinodie
  • La tendresse
  • Les mises à jour d’Instagram
  • Le regard de Mathieu Amalric
  • L’air mélancolique de Kristen Steward
  • La lointaine perspective de la retraite (peut-être)
  • La période euphorique entre la première gorgée d’alcool et le début de l’ivresse
  • Les vidéos de point noirs sur Youtube
  • La sensation d’avoir une putain de bonne idée
  • S’endormir après l’amour
  • Se rendormir quelque soit le contexte
  • Les premiers jours de l’automne
  • Le puzzle que mes parents ont commencé il y a 35 ans et que je me suis promis de terminer
  • Se gratter là où ça démange
  • Les documentaires doublés en voice over
  • Tous ces articles dans mes favoris qui ont l’air passionnants et que je n’ai pas encore pris le temps de lire
  • Les pois wasabi
  • Les perspectives d’avenir
  • Mark Ronson qui joue du piano cheveux au vent

Droit de réponse

Il y a quelques semaines j’ai publié le récit doux-amer d’un presque rencard avec un camarade de classe oublié : Tout me plaît chez lui, sauf lui.
Je misais sur le fait que ce texte lui demeurerait inconnu, ce n’est pas glorieux mais je suis lâche. La vie m’a rappelée à l’ordre. 
Ce qui va suivre n’est pas mon oeuvre : voici sa version des faits.
Merci beaucoup, M. pour ton incroyable compréhension, et pour le mot Rallongi.
elaine
Je ne saurais dire si Chantal a changé depuis le lycée. Disons qu’elle a raisonnablement grandi mais je retrouve sans peine les traits et expressions présents dans ma mémoire. C’est surtout son look qui la transforme. Elle porte désormais les cheveux très courts, presque ras. Je reste un peu dubitatif, sensible que je suis aux longues et épaisses chevelures. Mais bon, cette coupe ne lui va pas si mal et de toute façon peu importe, je revois Chantal sans arrière-pensée. Cela ne m’empêche tout de même pas de remarquer son décolleté plongeant et sa jupe courte.
Dans les premiers instants, nous entamons la conversation timidement ; j’imagine que c’est naturel après une si longue parenthèse. Mais très vite, nous nous sentons à l’aise l’un avec l’autre. Ce n’est pas si fréquent de mon côté. Combien de tête-à-tête, quelle que soit leur nature, m’ont paru interminables, piégé par le bulletin météo du soiffard du coin ou le sourire benoît d’un jeune sosie de Yolande Moreau. Là, c’est tout le contraire, tout ce que dit Chantal m’intéresse, m’amuse, me surprend, m’incite à rebondir sans retenue.
Est-elle encore communiste ? Merde, non. Ecologiste ? Génial, elle l’est ! Et activement semble-t-il. Enfin activement… dans certaines limites. Elle m’explicite son engagement antispéciste tout en tailladant un hamburger dégoulinant de barbaque. C’est incohérent, et par la force des choses charmant.
Nous aimons Gainsbourg. Chantal est agacée par le ton gouailleur qu’il adopte à la fin des refrains de Hold-up. Je n’adhère pas à sa théorie mais me délecte qu’une personne sur Terre puisse s’en faire la réflexion.
Nous évoquons les bidets, leur usage, leur actualité. Typiquement le genre de discussion surréaliste dont je raffole et qui nécessite une certaine complicité avec son interlocuteur. J’ai remarqué que souvent l’absence érode l’alchimie entre les gens ; là, elle l’a décuplée.
Les petites découvertes exquises s’amoncelant, je commence imperceptiblement à voir Chantal avec d’autres yeux. D’autant plus qu’elle a rapidement mentionné être célibataire. Elle ajoute vouloir se montrer plus sélective en matière d’hommes. Pas à l’excès, j’espère.
Chantal est très attirante. Il émane d’elle une lascivité et une brillance intellectuelle qui ne laisseraient de marbre que le dernier des imbéciles. Le genre de phénomène qui doit rendre folles toutes celles qui, bien que correspondant parfaitement aux critères canoniques de la beauté, deviennent invisibles dès lors que Chantal se trouve à leurs côtés.
Comment n’avais-je pas remarqué cela avant ? Ces éléments étaient pourtant déjà présents, ou du moins en gestation. J’étais certainement le dernier des imbéciles. Enfin, soyons indulgents avec ma période survêtement uni et lavage de cheveux hebdomadaire car au fond tant mieux : c’est captivant de redécouvrir quelqu’un avec un regard neuf. Je ne change pas d’attitude pour autant, il me semble que ce n’est pas le moment.
Chantal m’annonce devoir partir. Nous ne passerons pas la soirée ensemble, encore moins la nuit. Bien sûr, je n’aurais pas été spécifiquement contre. Mais ce n’est rien, je ne prends pas cela pour une marque d’indifférence et reste quelques instants debout au beau milieu de la terrasse, planté comme un témoin de Jéhovah devant une porte close.
Le lendemain, jour de mon retour en Savoie, je me demandai si je devais proposer à Chantal de se voir à nouveau. Je craignis de m’imposer et décidai de prendre rapidement la route. Ces magnifiques routes de montagne méditerranéennes m’offrirent un cadre rêvé pour me repasser le film de notre entrevue (si tant est que ma nuit blanche n’y fût pas suffisante).
Il était désormais clair que Chantal me plaisait. Difficile d’y échapper dans la mesure où elle rend une minute passée en sa compagnie plus marquante qu’une semaine auprès de gens ordinaires, à savoir approximativement 99% des troupes. Grâce à elle, aucun risque de jalouser ces bons vieux connards dont on trouve le profil sur Linkedin. Ils peuvent bien énumérer les statistiques de leur entretien annuel comme autant de pichenettes sur votre nez, il suffit de se tourner vers Chantal et voir son sourire moqueur pour être sûr qu’ils n’ont rien compris. Je me perdis et m’enfonçai sur des sentiers presque caillouteux pendant plusieurs minutes avant de me résoudre à rebrousser chemin. On aurait pu mettre cela sur le compte de mon trouble si je n’étais pas coutumier de ce genre de rallongi.
Pas facile d’inviter Chantal à boire un verre à l’improviste, nous habitons à six heures de route. Je m’aventure donc à lui demander si elle a partagé mon ressenti par SMS. A ce moment-là, je suis plutôt optimiste quant à sa réponse, je pense fermement qu’elle me laissera au moins une porte entrouverte. C’était sans compter sur l’absurdité de l’existence. Elle m’envoie à la place le fameux laïus qui fait débander. Celui sur l’amitié. Lui-même.
J’insiste un peu mais ses messages se font de plus en plus laconiques et espacés. Je me résous péniblement à l’idée que cette après-midi si spéciale pour moi ne l’avait peut-être pas été tant que ça pour elle. Jusqu’à ce que je tombe sur ce texte.
Je pourrais en cosigner presque chaque mot. C’est con, nous en tirons des conclusions complètement différentes. Je balance entre plusieurs états d’esprit, tout à tour ragaillardi d’avoir plu à Chantal et d’autant plus contrit de ne lui avoir finalement pas plu.
Le je-ne-sais-quoi que décrit Chantal est un petit tyran. Il me refuse le droit d’être idéalisé par son philtre dévastateur quoiqu’éphémère. C’est le seul invité qui manque à la fête. Pourtant son absence crève les yeux. Du moins les siens. J’espère qu’il va finir par se pointer celui-là…
J’ignore si je pourrais te plaire mais j’en crève d’envie.